Mythologiques

REFLEXIONS SUR LE MYTHE

Willy BAKEROOT, Saint Blaise 1983.
 
En nous basant sur les travaux de Jean-Pierre VERNANT, nous allons essayer de préciser la notion de MYTHE.

Dans nos Sociétés, le MYTHE est difficile à comprendre. Cela vient de ce qu’il occupe peu de place dans nos catégories de pensée. Il se définit souvent négativement : irréel, fiction, illusion, irrationnel, purement imaginaire.
On dit : “ce n’est jamais qu’un mythe !”  Envisagé plutôt du côté de “la folle du logis”, il est quelquefois associé à ce que l’on appelle la mythomanie.
Bref, il a mauvaise presse, sauf à être appréhendé par des spécialistes universitaires qui l’étudient d’ailleurs, dans la plupart des cas, comme production de sociétés “primitives”.  Sauf à l’aborder dans la littérature. Il reste souvent enfermé dans un domaine “bibliothécaire”.
Quoi qu’il en soit est hors de question qu’il puisse avoir un rôle autre que “trompeur” dans notre fonctionnement quotidien de “civilisés” et qui se veut “rationnels”. Nous sommes toujours “dupes” d’un mythe qui n’a jamais de fonction positive.

Pourtant, d’une manière encore limitée, une tendance à sa réhabilitation se fait jour. La porte semble s’ouvrir vers une redécouverte de l’importance du MYTHE “composante essentielle dans le fonctionnement humain”.

Comment donc situer le MYTHE  

MUTHOS signifiait chez les grecs :  PAROLE PRONONCEE, formulée, récit, dialogue, énonciation d’un projet.  On pouvait dire aussi que les discours religieux, les MUTHOI, étaient des HIEROI LOGOI   ( HIEROI = sacré, saint. C’est la racine de “Hiérarchie”).
Sur le plan sémantique, il était voisin de LOGOS qui se rapportait aux diverses formes de la parole prononcée.  Les deux termes étaient complémentaires.
Ce sont les Grecs, eux-mêmes, qui ont opéré, au cours des siècles, soit entre le 8eme et le 4eme siècle, une distinction nette entre MUTHOS  et LOGOS.
Cette distinction se précisa durant quatre siècles.
Elle s’est faite, sans doute, en raison de la mise au point de l’alphabet et donc de l’écriture alphabétique. Auparavant, l’écriture était utilisée, pour consigner les biens dans une perspective purement économique. Elle fut étendue à la médecine et à la philosophie.

L’extension de l’écriture alphabétique a conditionné une forme de pensée nouvelle par le fait qu’elle permet un traitement plus analytique de la matière conceptuelle. Cette extension a donné naissance à un STYLE ÉCRIT (du LOGOS) qui nous est parvenu considérablement renforcé depuis l’usage courant de l’imprimerie.

Le STYLE ORAL  (du MUTHOS) est moins analytique et plus globalisant.

Jean-Pierre VERNANT précise que :
L’ORAL tend à persuader (de suadere = conseil)”, l’ECRIT tend à démontrer” - au sens de la démonstration mathématique.


DIFFÉRENCES ENTRE

STYLE ORAL ET STYLE ÉCRIT

 

A)    La logique du STYLE ORAL est PERSUASIVE.  Elle tend à persuader de la pertinence de ce qui est dit dans le matériau traditionnel. Le STYLE ORAL est narratif. Il agit un peu comme une incantation. Il a obligatoirement un coté séducteur.

Il est fondamentalement FORMULAIRE

Marcel JOUSSE définit bien le formulisme lorsqu’il note que dans le milieu de STYLE ORAL :
L’Improvisateur-Récitateur ne crée pas les formules qu’il emploie, mais il crée avec des formules que pourtant il n’a pas inventées.”
Ces formules font parties de la trame culturelle de la société. Il prend l’exemple d’un jeu de domino que l’on peut agencer de multiples façons.
La prière chrétienne du NOTRE PÈRE n’est, par exemple, qu’un assemblage de formules prises çà et là dans la trame commune de ce qui se disait tous les jours dans le monde Palestino-Araméen. La nouveauté de cette prière réside uniquement dans l’assemblage de ces formules.

Le STYLE ORAL-FORMULAIRE doit rester relativement simple en même temps qu’il doit faire sans cesse appel à l’IMAGE et à la MÉTAPHORE.
Il s'exprime en propositions qui obéissent aux lois du "BILATÉRALISME" et de donc de la structure bi-latérale du corps humain. Ce style trouve une illustration dans les comptines enfantines qui se composent souvent de propositions octosyllabiques qui se répartissent de façon binaire.
Au-delà d’une combinaison de trois propositions, l’APPRENEUR-AUDITEUR doit faire un effort considérable. D’où d’ailleurs la nécessité de redondance et la structure simple de l’énoncé.

B)  La logique du STYLE ÉCRIT est DÉMONSTRATIVE et de type mathématique.
Elle permet de reproduire une infinité de combinaisons qui peuvent s’étaler sur une surface.  Ces combinaisons peuvent aussi se disposer en tableaux compliqués que l’on peut visualiser synchroniquement dans une perspective de comparaison.

La MÉMOIRE y devient inutile ou presque.

Si dans le STYLE ORAL nous avions avant tout à faire avec la BOUCHE et les OREILLES, ici, nous avons avant tout à faire avec la MAIN et les YEUX.
Ce n’est pas un hasard si l’écriture a été inventée à l’occasion de la nécessité de capitaliser des biens par des livres de comptes. Ensuite, elle s’est élargie à des traités médicaux, des récits historiques puis des traités philosophiques.
Il faut noter que nous parlons ici de l’écriture de type alphabétique et non pas celle de type dite “IDEOGRAPHIQUE” des chinois, ni celle "HIÉROGLYPHIQUE" des Égyptiens. Ces dernières ne posent pas du tout les mêmes problèmes.

L’invention de l’ÉCRITURE ALPHABÉTIQUE par les Grecs ne s’est d’ailleurs pas faite sans créer un malaise dû à ce qu’ils étaient partagés entre leur tradition ORALE-FORMULAIRE et une nouvelle mentalité naissante issue des nécessités de l’ÉCRIT.

Témoin ce texte de PLATON extrait du PHEDRE :

“O THEUTH...  voilà maintenant que Toi, en ta qualité de Père des Lettres de l’écriture, tu te “plais à doter ton enfant d’un pouvoir contraire à celui qu’il possède.
“Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur MEMOIRE produira l’OUBLI dans “l’âme de ceux qui en ont acquis la connaissance tant que confiants dans l’ECRITURE, ils “chercheront au dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au dedans et grâce à eux-”mêmes, le moyen de se ressouvenir.
“En conséquence, ce n’est pas pour la MEMOIRE, mais pour la procédure du ressouvenir que tu as “trouvé un remède.
“Quant à la SCIENCE, c’en est l’ILLUSION, non la réalité, que tu procures à tes élèves : lorsqu’en “effet, avec toi ils auront réussi, sans enseignement, à se pourvoir d’une information abondante “ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont  dans la plupart “incompétents, insupportables en outre dans leur commerce, parce qu’au lieu d’être SAVANTS, “c’est SAVANTS d’ILLUSIONS qu’ils sont devenus...!

Il faut remarquer que pour les Sociétés de STYLE ORAL, il est impensable qu’un enseignement soit fait autrement que par un APPRENEUR qui PARLE avec son STYLE et qui IN-FORME un AUDITEUR tout entier.
Celui-ci "MANGE" et "BOIT" l’enseignement, comme il mange et boit l’ENSEIGNEUR dans toute sa réalité vivante.
MARCEL JOUSSE note qu’”INSTRUIRE” c’est “BÂTIR” (du Latin : struere = construire).
L’enseignement n’est pas qu’un processus intellectuel.  Dans le milieu Palestinien, l’enseigné devient “ BERA “, c’est-à-dire “FILS ENSEIGNÉ”.

PLATON est peut-être un des derniers Grecs à se plaindre de l'invention de l’écriture alphabétique. Quoi qu’il en soit, le passage était fait d’un STYLE ORAL FORMULAIRE, mémorisant, imagé et persuasif, dans lequel le MYTHE-MUTHOS trouvait sa cohérence, à un STYLE ÉCRIT démonstratif, mathématique et démémorisant, fabricateur d’universaux et de synthèses, de normes et de bien d’autres choses.

MARCEL JOUSSE note que le “GREC” (écrit) se dresse en face de la Nature entière pour essayer de l’encercler de plus en plus globalement.  Le “PALESTINIEN” (oral), lui, s’accroupit en face d’un TEXTE révélé (soufflé) pour essayer de le scruter de plus en plus atomiquement.
Le développement de l’ECRIT - vis-à-vis duquel les Grecs ont longtemps été ambivalents - a été fournisseur de catégories nouvelles de la pensée. Leur vision s’en est trouvée modifiée.
Nous savons que nous ne pouvons penser que grâce aux catégories qui nous ont été données par notre culture.  Notre vision du Monde n’est que le reflet de ces catégories.

L’Homme de l’ECRIT pense dans une langue qui est celle de l’ECRIT.

Vers le quatrième siècle avant JC, le LOGOS n’est donc plus seulement une PAROLE FORMULÉE mais il devient une rationalité démonstrative et donc s’oppose au MUTHOS.
Lorsqu’au 8eme siècle HÉSIODE “couche” par l’écriture alphabétique sa THÉOGONIE et LES TRAVAUX ET LES JOURS, il nous transmet un texte où le MUTHOS garde encore toute sa force et où l’on trouve encore les grandes distributions de style Oral.
PLATON qui a vécu entre 428 et 347 nous livre des oeuvres où le STYLE ORAL n’apparait plus qu’en filigrane. Si elles sont marquées par le style philosophique démonstratif, elles gardent, il faut bien le reconnaître - et sans doute parce que SOCRATE est encore dans le coin - un souffle puissant issu de la geste orale des anciens.
Cependant, chaque fois qu’il se tourne vers le MUTHOS, c’est toujours avec précaution, et c’est en s’excusant.  Le MUTHOS est devenu le MERVEILLEUX, le distrayant, que l’on emploie parce qu’il est fort commode pour illustrer un propos ou encore parce qu’il faut bien plaisanter.

Déjà THUCYDIDE (463-385) l’historien de la GUERRE DU PÉLOPONESE écrivait :

“A l’audition, l’absence de MERVEILLEUX dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer “le charme; mais si l’on veut voir plus clair dans les événements du passé et dans ceux qui, à “l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des “analogies, qu’alors on les juge utiles et cela suffira : ils constituent un trésor pour toujours “plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment.”

Avec POLYBE, tout devient plus sévère. Trois siècle plus tard, il critique un certain PHYLARQUE qui avait du raconter des énormités afin de faire rire :
“L’historien ne doit pas faire servir l’histoire à produire l’émotion des lecteurs par le fantastique “mais présenter les actions et les paroles entièrement selon la vérité même si d’aventure elles“ sont fort ordinaires.

Le but n’est plus d’ “émouvoir et charmer” mais “d’instruire et convaincre” pour tout le temps des personnes studieuses avec des actes et des discours vrais.

Au 8ème siècle HESIODE écrivait :

“Je vais vous dire ce qui est vrai ce qui a été et ce qui sera “

Il s’en suivait la fantastique aventure de PROMÉTHÉE.

Mais avec POLYBE, et il en va de même pour nous, la VÉRITE ce n’est plus “ JE PARLE “,  elle est reléguée derrière les étoiles. Pour gagner dans l’ordre du vrai et de l’intelligible, le discours doit perdre l’ordre du plaisant, de l’émouvant, du dramatique.

On assiste à un rejet de l’”émouvant” au profit de l’”objectif”. Une dichotomie s’installe entre ce qui est considéré comme  FABULEUX, d’une part, et AUTHENTIQUE, d’autre part.  Le MUTHOS devient conte de bonne femme, bon pour les enfants et le LOGOS devient le sérieux, le vrai et le clair.
Bien qu’il avoue que : “ les disciples d’HÉSIODE et tous les théologiens...  Ce qu’ils ont dit...  dépasse la portée de notre compréhension“. ARISTOTE (384-322) est sans appel pour le MUTHOS :

“ Mais les subtilités mythologiques ne méritent pas d’être soumises à un examen sérieux.
“ Tournons-nous plutôt du côté de ceux qui raisonnent par la voie de la démonstration. 
                                                                                                                 (II,1000 à 11-20)

ARISTOTE ne comprend plus ce qu’est le MUTHOS. C’est ce qui dans son oeuvre crée certaines contradictions et de mauvais questionnements. (VERNANT)

Jean-Pierre VERNANT note que :

“ Pour l’historien des religions, c’est, par rapport au mythe, le caractère déplacé, pour ne pas dire aberrant, des remarques d’ARISTOTE qui fait leur intérêt.
“Entre MUTHOS et LOGOS, l’écart est maintenant tel que la communication ne passe plus; le “dialogue est impossible, la coupure consommée. Même lorsqu’ils semblent viser le même objet, pointer dans la même direction, les deux genres de discours restent mutuellement imperméables.

“Choisir un type de langage, c’est bien donner congé à l’AUTRE.”

  Mythologiques

LA NORME ET LE VERNACULAIRE
 

Donner congé à l’AUTRE n’est pas sans conséquences, on se retrouve seul sans savoir que faire de sa production.  On a fabriqué une “ MACHINE A ÉCHANGES “ qui n’a plus alors qu’à vivre pour elle-même en entrant dans la catégorie des conservatoires ou des musées en attendant un éventuel souffle de vie qu’un AUTRE énigmatique viendrait donner.

Pour se pérenniser, ces productions doivent se durcir en se quantifiant et en se normalisant.  Cela peut aller jusqu’à la sclérose et finir par constituer une tyrannie pour peu qu’elles aient un brin de nécessité.
L’emploi que les Grecs ont fait de L’ÉCRITURE ALPHABÉTIQUE a donné naissance à une trajectoire dont nous sommes aujourd’hui les témoins de l’aboutissement.
Les bibliothèques sont remplies de milliards de pages écrites composant une production - inutile dans une grande proportion - qui constitue un colossal modèle de pensée et de fonctionnement.   Ce modèle est normatif et souvent tyrannique.
A la base, ce modèle a un caractère qui n’existe pas dans les écritures idéographiques : les lettres s’articulent entre elles MÉCANIQUEMENT. Indépendamment de tout sens, les possibilités sont infinies à s’articuler en de multiples engrenages et à constituer ainsi un immense réseau.
Ce réseau finit par prendre une vie propre de laquelle l’HOMME est exclus et dont il est l’esclave. Bien sur, il peut jouer avec ce réseau, comme un enfant joue avec un mécano, ou un adolescent avec sa mobilette, mais ce sera le plus souvent sans “MUTHOS”, ou du moins avec une épaisseur MYTHIQUE qui sera réduite à sa plus simple expression : la platitude des SIGNIFIANTS appauvris, ramenés au simple FONCTIONNEMENT.
C’est sans doute le modèle présenté par l’ÉCRITURE ALPHABÉTIQUE qui a donné naissance à ce que nous appellons aujourd’hui la MÉCANIQUE ou le MACHINISME.

Un des aboutissement de ce processus est l’INFORMATIQUE.  L’ORDINATEUR est un instrument puissant de la perte de MEMOIRE en même temps qu’il favorise la normalisation.
Le modèle alphabétique a, très probablement, fondé la société industrielle favorisant, à l’infini, la reproduction d’objets.  De même, il a donné à l’imprimerie - inventée préalablement en Chine - un caractère multiplicateur et répétitif qui n’aurait pas de sens avec une écriture à caractère idéographique ou hiéroglyphique.
La MUSIQUE elle-même, combinant l’imprimerie et la mise au point du solfège par GUY D’ARREZZO, s’est détachée de la PAROLE et a pris la consistance mécanique du système tonal. De plus l’impression du solfège a rigidifié ce qui, autrefois, n’était que références pour l’improvisation. Ce fait lui a donné le caractère obsessionnel que l’on sait.

Il y a donc un rapport de nature entre l’alphabet phonétique et ce qu’est devenu aujourd’hui la MÉCANIQUE. Ce ne fut pas toujours le cas, nous y reviendrons.

Le MACHINISME permet de par sa structure, la production indéfinie d’ objets. Cette production peut devenir redoutable.  En effet, une fois fabriqué, un objet peut perdre très vite son sens et fonctionner alors comme un SIGNIFIANT insensé. Comme dit J.LACAN, “ les SIGNIFIANTS, moins ils ont de sens, plus ils sont efficaces.”
Les lettres de l’ALPHABET phonétique n’ont pas de sens pour nous. Cela n’empêche pas leur structure d’avoir un pouvoir normatif ainsi que d’immenses possibilités de quantifier les choses. Notons au passage que l’écriture fut inventée d’abord pour compter et consigner les biens possédés.
Comme le fait remarquer MAC LUHAN à l’aide d’un texte de DIRINGER, l’emploi d’un alphabet qui représente des sons plutôt que des idées, constitue une technologie qui peut traduire en son mode alphabétique une culture voisine.

L’inverse n’est pas possible.  L’écriture ALPHABÉTIQUE ne peut qu’ÉLIMINER ou RÉDUIRE.  C’est sans doute une des raisons de la réussite de l’expansion OCCIDENTALE.
Cependant, le pouvoir NORMATIF de l’écriture alphabétique n’a réellement pris corps qu’à partir de l’extension de l’IMPRIMERIE vers les années 1400.  Le rapport à l’écrit était tout différent avant l’imprimerie de ce qu’il fut après.

Mais revenons en d’abord à ce genre d’écriture alphabétique que représente la MACHINE.  Cet exemple illustre comment une structure qui passe du champ des échanges à celui de la production, peut nous échapper, nous exproprier de tout pouvoir et nous dominer.

ILLICH dans son ouvrage sur le TRAVAIL FANTOME (Seuil) rappelle que le mot MÉCANIQUE vient du grec “MECHANE” :

“Pour les grecs de l’époque classique, les ARTS MECANIQUES étaient des procédés au “moyen desquels déjouer la nature par des miracles, par la magie, l’artifice, et par des “appareils tels que les horloges hydrauliques et les miroirs paraboliques.
“Ce pouvoir était le fait des DIEUX, des magiciennes, des acteurs et des artisans.
“La MECHANE était ce qui faisait des choses étranges et la FABRICA les normales.

Ivan ILLICH note que le Latin n’adopta pas ce mot et ne lui substitua pas de terme équivalent.

“Le génie ROMAIN n’éprouvait pas le besoin de surpasser la nature, ses bâtisseurs “étaient de leur pouvoir. De même qu’ils n’avaient pas besoin de THEOLOGIE, ils n’avaient “pas besoin de “TECHNOLOGIE”.

Après quelques avatars et transformations, MECHANE désigna vers l’an MIL un pouvoir supérieur à celui des prêtres ou des chevaliers.

Vers 1096, naquit à YPRES, en Flandres, un personnage qui sera appelé HUGUES DE SAINT VICTOR. Il étudia la science mécanique. Il enseigna entr’autre à PARIS dans la communauté de SAINT VICTOR.
Il définissait la science mécanique comme cette partie de la PHILOSOPHIE qui étudie les remèdes contre la faiblesse humaine et l’infirmité du corps. Aussi comme un correctif du désordre écologique.
S’inspirant de l’histoire d’ADAM et ÈVE qui mangèrent le fruit d’un arbre interdit, il élabora sa théorie de la SCIENCE MÉCANIQUE.

“La transgression des règles de la nature primordiale condamnent à la sueur et à l’amertume”.  (P.99)

HUGUES prétend que les humains sont affaiblis par leur propre faute.  La SCIENCE MÉCANIQUE est donc un remède à cette douloureuse condition.  Elle doit donc soulager les faiblesses humaines et non contrôler, dominer ou conquérir la nature.
La SCIENCE MÉCANIQUE est une tentative de restauration partielle de la compétence humaine d’avant le péché.  Il ne s’agit pas de subjuguer la nature mais :
D’une poursuite empressée de la VÉRITE non point mue par cet amour qui chérit le “parfaitement connu", mais plutôt poussée par le désir de poursuivre plus loin ce qui a été goûté et trouvé agréable..."
“Lorsqu’il (Hugues) songe au travail de la laine, ce n’est pas au travail en soi qu’il “songe mais à la relation entre cet art et la SAGESSE comme le fit en notre siècle le Mahatma GANDHI !"

Mais la fascination du développement technologique mis ces idées au vestiaire :

“En moins d’un siècle la consommation de FER avait plus que doublé dans l’Europe du “Nord-ouest : Généralisation du ferrage des chevaux, fabrications des charrues, armures pour les croisades..."
“Du vivant de HUGUES, le nombre des moulins à eau doubla tandis que le nombre et la “variété des nouvelles machines mues par ces moulins augmentaient encore plus rapidement."
“Les MONASTÈRES prirent l’allure de parcs à machines. Un nouveau genre d’artisans et d’ouvrier se multiplia. C’étaient des hommes capables de construire, entretenir et réparer l’équipement. On inclinait à les considérer comme du bas peuple.
“Il devint malséant pour des gens d’esprit de parler de ces métiers.
“Le terme de MÉCANIQUE désignait alors une espèce de salariat. La MÉCANIQUE n’avait plus grand chose de commun avec l’effort de déjouer la nature et encore moins de l’imiter.
“Elle se rapprochait de l’exploitation de la nature, ayant déjà évolué dans le sens de la domination.

“Lorsqu’au 18ème siècle, la MÉCANIQUE accéda à l’Université ce fut sous forme conceptuelle “diamétralement opposée à la SCIENTIA MECHANICA de HUGUES de Saint Victor, qui était la recherche conviviale. Alors que cette dernière menait à la Sagesse dans son “imitation de la nature, le nouveau sujet d’étude était clairement une science des ENGINS, une science tournée vers la production pour l’Homme.

Contrairement à la CRÉATION par l’Homme.

Ce qui est en jeu ici, c’est un RENVERSEMENT. La passation du pouvoir de création de l’Homme à la structure alphabéto-mécanique qu’il a engendré. C’est l’annulation de toutes les valeurs VERNACULAIRES qui lui sont propres. Cela, au profit d’UNIVERSAUX élaborés par quelques-uns pour “ le plus grand bien du peuple.”  C’est de l’expropriation.
Le phénomène est encore plus percutant lorsqu’il s’agit du simple langage.

ILLICH note qu’au début de la formation de l’Europe :

“En tant que notion et que réalité politique, entre l’époque Mérovingienne et le haut Moyen-âge, ce que parlaient les gens n’était pas matière à discussion.
“Depuis l’époque Romaine, la première langue de l’individu  était le PATRIUS SERMO, la langue du chef de la maisonnée. “Chaque SERMO était considéré comme une langue en soi.
“Pas plus dans la Grèce antique qu’au Moyen-âge, on ne faisait la distinction pratiquée à l’époque moderne entre dialectes mutuellement compréhensibles et langues différentes.
“Il en va encore de même de nos jours chez les populations de l’Inde.
“Des Balkans aux frontières Occidentales de l’Indochine, il est toujours rare de rencontrer un village dans lequel on ne peut être compris en plus de deux ou trois langues.

On tient pour un fait acquit que chaque individu a son PATRIUS SERMO, mais également “que la majorité des individus parlent plusieurs langues “vulgaires” “possédées de façon vernaculaire et non enseignées."

“Ainsi le VERNACULAIRE par opposition au langage SAVANT, spécialisé - le Latin pour l’Eglise, le Francique pour la cour - était aussi évident dans sa variété que le goût pour les vins et les plats locaux, les formes des maisons et les outils agricoles jusqu’au XIeme siècle."

“C’est à ce moment, assez subitement, qu’apparait le terme de LANGUE “MATERNELLE” dans certains sermons de moines de l’abbaye de GORZE.                                         P.72

Au 15ème siècle arrive l’expansion de l’IMPRIMERIE.

Dans l’Espagne d’ISABELLE la Catholique et de CHRISTOPHE COLOMB, un exemple va nous montrer combien l’ÉCRITURE ALPHABÉTIQUE alliée à l’imprimerie et à la grammaire, a un pouvoir absorbant qui lui permet de générer des entreprises tentaculaires. En l’occurence, ici, l’EXPANSION ESPAGNOLE.

Il faut remarquer que les États d’aujourd’hui ne peuvent subsister que grâce à cette alliance. 
Le STYLE ORAL du MUTHOS n’a pas ce pouvoir extenseur car il est toujours local, le reflet du rapport au monde des gens d’un endroit donné, avec leur accent, leur idiome, leur génie propre. 
Il nécessite un échange permanent dans une situation de proximité.

En 1492, un espagnol du nom de Antonio NEBRIJA fut l’auteur d’une grammaire. Ce fut l’instrument parfait de l’expansion de l’Espagne d’Isabelle.
Dans son introduction à la GRAMATICA CASTELLANA imprimée à Salamanque le 18 août 1492, soit 15 jours après l’embarquement de Christophe COLOMB,  NEBRIJA écrivait :

“Mon illustre Reine.

“Chaque fois que je médite sur les témoignages du passé qui ont été conservés par l’écriture, la “même conclusion s’impose à moi. Le LANGAGE a toujours été le conjoint de l’EMPIRE, et il le “demeurera à jamais.
“Ensemble ils prennent naissance, ensemble ils croissent et fleurissent, et ensemble ils “déclinent. Notre langue a suivi les soldats que nous avons envoyés à l’étranger pour établir notre “domination.  Elle s’est répandue en ARAGON, en NAVARRE, en ITALIE même... 
“Ainsi les pièces et morceaux dispersés de l’Espagne ont-ils été réunis et liés en un seul “ROYAUME.

 En dehors du lyrisme dans l’exaltation de la Couronne et de la Nation, NEBRIJA démontre son caractère moral :

“Jusqu’aujourd’hui cette langue notre est restée vagabonde, indisciplinée, et c’est pourquoi rien “qu’en quelques siècles elle a changé beaucoup.
“Si nous devions comparer ce que nous parlons aujourd’hui avec la langue parlée il y a cinq cent “ans, nous constaterions une différence et une diversité qui ne pourraient être plus grandes s’ils “s’agissait de deux langues étrangères l’une à l’autre.

Puis, avec un mépris totalitaire, il traduit ce que doit être la Nation de type moderne. 
En cela il a vraiment été prophète :

“Votre Majesté, mon aspiration constante a été de voir notre Nation exaltée, et de fournir aux “hommes de ma langue des livres dignes de leurs loisirs. Présentement, ils gaspillent leur temps “sur des contes et des histoires pleins de mensonges et d’erreurs.

Le tour est joué.  La route est ouverte vers un extérieur normatif et désaffecté. 

Du MUTHOS proprement humain et intégrant l’IMAGINAIRE, nous sommes passés au LOGOS objectivant et constructeur de systèmes, pour enfin parvenir à l’expropriation pure et simple de la créativité.
De la communauté de STYLE ORAL, nous sommes passés au hangar de banlieue. On n’y rencontre guère de monde.
Curieusement, ces MEDIAS institués pour réunir les Hommes dans une seule et même communauté ont contribué à isoler les gens. 
Il suffit pour s’en convaincre, dans le métro parisien, d’essayer de lire le journal du voisin par-dessus son épaule.  La réaction est immédiate.

COMPARAISON MUTHOS-LOGOS
MUTHOS LOGOS
   
Oral  :   Oreilles Bouche  Ecrit  : Yeux
   
Narratif-persuasif  Argumentant-Démonstratif
Conseiller Convaincre
Religieux Rationnel
Charmeur-Séducteur Sérieux-Austère
Plaisir éphémère lié au moment  Utile et durable
Agit comme une incantation Démontre ce qui est le Vrai
avec métrique, danse mimésis Enquête scrupuleuse
Dialectique directe entre les personnes Mis dans le domaine public
Parole se formulant  Ecrit formulé
Créativité   Production
Déjouer la nature  L’exploiter
Le lieu d’où l’on regarde  Ce qui est vu

Cette dichotomie peut sembler un peu systématique. Mais elle ne sert qu’à la réflexion dans une voie d’approche du mythe. 
Autant qu’une différence, elle montre ce qui peut être une complémentarité et que le mythe, pris en compte dans un mode de pensée, génère un style de rapport au monde.

Notre grande difficulté à comprendre les mythes vient justement que dans notre mode de pensée, nous ne pouvons les étudier qu’en les ramenant à deux catégories :

1)   Celle de la fantaisie pure, du non-sens, de la non-raison, ou encore du versant futile de la poésie.
2)   Celle d’un Discours philosophique qui les conçoit comme approches maladroites de la vérité.

Notre fascination de l’écrit - dans une société où l’écrit est la Loi - occulte nos tentatives de compréhension du mythe. En raison de ces difficultés, et comme il n’entre pas dans notre page d’écriture, nous le rejetons dans les catégories de l’irrationnel ou du rationnel maladroit, de la fantaisie ou encore de l’enfantin.
Nous tombons dès lors dans le travers des premiers ethnologues (militaires, prêtres ou ambassadeurs de la culture occidentale) obéissant aux catégories ethnocentristes traçant une évolution allant du PRIMITIF au CIVILISÉ avec en corollaire : le PROGRÈS.

Il faut souligner, à leur décharge, que les catégories mentales du siècle dernier pointaient la linéarité d’une trajectoire dont nous ne pouvions être que l’aboutissement positif.  Des discours délirants couraient dans les chaumières. Ils étaient répandus par des gens bien intentionnés mais complètement dupes.

On ne sait s’il faut les qualifier de naïfs ou de pervers ? Ainsi ce texte édité au siècle dernier par la Maison Saint Joseph de Lille :
“Voilà ce qu’écrivait, il y a une trentaine d’années, un des apôtres missionnaires de la colonie “Africaine : l’abbé PAVY.
“L’ouvrage que nous offrons aujourd’hui à la jeunesse sera la démonstration de cette thèse d’une incontestable vérité...
“Qui donc ressuscitera l’Arabe, ce Lazare qui a déjà un pied dans la fosse ? Son sang est corrompu, ses membres sont atrophiés, ses chairs sont mortes. Du coeur il n’en n’a plus, son intelligence est réduite à la faculté de ces peuples décrépis, vermoulus : l’IMAGINATION est devenue la seule puissance de son âme...
“Les lueurs de l’imagination Arabe ressemblent aux flammes qui s’échappent, de temps  en temps, de débris incendiés qui éclairent et achèvent sa ruine...
“Infusez à cette race qui s’éteint, l’intelligence de la foi chrétienne... Bientôt elle adoptera nos goûts, nos vues, nos industries, nos arts, notre Patrie sera française parce qu’elle sera Catholique...”

C’est sidérant ! Mais sans doute, ce discours, résonne-t-il encore aujourd’hui dans certains esprits !

En fait, les Grecs rejetaient déjà le MUTHOS dans le temps où les choses n’étaient pas encore ce qu’elles sont.  En lui enlevant son coté “fable” et sa coloration imaginaire, ils donnaient aux MUTHOS la consistance de préfigurations sérieuses.  Ils reprenaient le MYTHE disant qu’il était VRAI mais DIVIN.

ARISTOTE écrit (Métaphysique) :
“Si l’on sépare du récit mythique son fondement initial, et que l’on considère ce fondement seul, c’est-à-dire la croyance que toutes les substances premières sont des dieux, alors on s’apercevra que c’est là une tradition vraiment divine.”

Devant la difficulté,  PLATON proposait que pour expliquer la création du monde,  on pouvait se contenter de ”fables vraisemblables.”   Il rejette donc MNÉMOSINE (la Mémoire - origine et source de vie) par delà les étoiles et les planètes, dans le domaine des dieux. Il philosophe alors et parle de la RÉMINISCENCE.

VERNANT note que la philosophie peut apparaître comme une tentative pour formuler, en la démythisant, cette vérité que le MYTHE pressentait déjà à sa façon et qu’il exprimait sous forme de récits allégoriques.

Sa conclusion est que :
“Dans la perspective d’ARISTOTE, reconnaître qu’il y a dans le MYTHE un élément de vérité divine, c’est dire qu’il préfigure la philosophie. Ainsi le parler ENFANTIN “prépare le langage de l’adulte et n’a de sens que par rapport à lui.
“Le MYTHE serait donc comme une ébauche de discours rationnel : à travers ses fables, on percevrait le premier balbutiement du LOGOS".
P.214 (Mythe et Société)

Le parler enfantin prépare le langage de l’adulte et n’a de sens que par rapport à lui? C’est une phrase qui devrait résonner à l’oreille des éducateurs, car c’est la définition d’un processus qui va dans le sens de l’ethnocentrisme - on pourrait dire de l’ autocentrisme : les primitifs préparent ou préfigurent les civilisés que nous sommes !
Les enfants seraient dans le monde du MUTHOS et nous dans le monde du LOGOS ?...

Ce concept de l’évolution, issu sans doute d’un mode fondamental d’appréhension du temps, est lui aussi un MYTHE, mais un MYTHE qui peut avoir un caractère dévastateur. Il est calqué sur un instinct de mort : il dessèche.
Dans la Grèce antique, il semblerait que MUTHOS et LOGOS étaient en bonne convivialité !

Tout cela ne nous indique par encore ce qu’est le MYTHE mais débroussaille un peu le terrain. Essayons d’aller plus loin en survolant l’histoire de l’approche des MYTHES.   

Mythologiques

HISTOIRE

LES THÉORIES DE LA MYTHOLOGIE
 

En 1724, le Père J.F.LAFITEAU avait écrit un livre qui s’intitulait :

"MOEURS DES SAUVAGES AMÉRICAINS COMPARÉS AUX MOEURS DES PREMIERS TEMPS"

En 1760,  DE BROSSES écrivait :

"DU CULTE DES DIEUX FÉTICHES, OU PARALLÈLES DE L’ANCIENNE RELIGION D’ÉGYPTE AVEC LA RELIGION ACTUELLE DE LA NÉGRITE"

Ces deux ouvrages avaient fait scandale !
Comment osait-on comparer la GRÈCE, mère des civilisations, nourricière de la raison avec les sauvages d’Amérique, qui en plus, avaient le teint basané !
Ce scandale donna naissance à toute une série de travaux qui furent exécutés par les tenants de trois grandes écoles qui s’étaient consacrés à l’étude de la MYTHOLOGIE.
Ces écoles furent motivées par la question de savoir pourquoi les Grecs avaient pu produire à la fois la RAISON la plus pure et des histoires sauvages et absurdes.

Si l’on rejette les explications trop faciles et gratuites de type allégorique, comment expliquer, chez le peuple qui a atteint les dernières limites de la civilisation, ce langage “insensé et incongru” narrant des histoires “sauvages et absurdes”, et attribuant aux dieux qui “feraient frissonner le plus sauvage des peaux-rouges,” toutes les abominations du parricide, de l’inceste, de l’adultère, de la sodomie,  du meurtre,  du cannibalisme ?
Comment justifier la présence, côte à côte avec la raison la plus épurée, de cet élément irrationnel du MYTHE qui évoque le langage d’un esprit "frappé temporairement de démence” ?
En un mot, d’où vient que la barbarie apparait, à travers le MYTHE, inscrite au coeur même de cette culture dont procède directement notre SCIENCE et, dans une large mesure aussi, notre propre RELIGION ? - Vernant p. 218

      Les textes entre guillemets sont de M. MULLER et A. LANG.

      Trois écoles virent donc le jour au 18eme siècle :

A) - L’école de  MYTHOLOGIE COMPARÉE. (Allemande)
B) - L’école  ANTHROPOLOGIQUE  Anglaise.
C) - L’école  HISTORIQUE PHILOLOGIQUE ALLEMANDE

Le grand historien de ces ÉCOLES est Marcel DÉTIENNE dont s’inspire Jean-Pierre VERNANT.
Marcel DÉTIENNE est l’auteur du livre” INVENTION DE LA MYTHOLOGIE “ (Gallimard)

A) L’ÉCOLE DE MYTHOLOGIE COMPARÉE
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Le chef de file en est Max MULLER ainsi que Ludwig PRELLER et A.H.KRAPPE  avec,   en France : Paul DECHARME.
Leur approche tourne autour du caractère absurde du MYTHE.  Ce caractère absurde s’expliquerait par une déviation, une sorte de pathologie du langage normal.
Le langage normal s’enracine dans les premières expériences cosmiques de l’humanité lorsqu’elle vivait encore un contact premier avec la NATURE.
La MYTHOLOGIE aura donc pour tâche de retrouver, à travers les étymologies, le sens naturel du langage. Le langage “naturel” et “premier” ayant été rendu “malade” par les déviations successives.

B) L’ÉCOLE ANTHROPOLOGIQUE ANGLAISE
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A sa tête : E.B.TYLOR, Andrew LANG, HARRISON, MURRAY, LÉVY BRUHL, FRAZER.

Si dans l’école précédente, la sauvagerie des MYTHES ne peut provenir que d’une dégénérescence par rapport à un état antérieur meilleur que celui d’aujourd’hui, ici, c’est du contraire qu’il s’agit.
Cette sauvagerie témoigne d’une survivance, dans nos civilisations “élevées”, d’un état primitif.

Le MYTHE vient non pas d’une maladie ou d’une déviation mais d’un stade dans l’évolution de l’Humanité. Il y aurait encore aujourd’hui bien des peuples qui vivent dans cet état de barbarie.
Notre intelligence de “civilisés” se distinguerait donc très nettement  de l’état sauvage de la pensée des primitifs.

Le français LÉVY BRUHL invente alors le concept de “ PENSÉE PRÉ-LOGIQUE “.

“La PENSÉE SAUVAGE est finalement reléguée par le sociologue français dans une sorte de ghetto, enfermée dans le stade pré-logique comme est interné dans son asile le schizophrène dont le délire est, par bien des aspects, parent de la mentalité primitive.  Elle est toute entière livrée à l’affectivité, ignorant le principe de contradiction, distinguant mal le sujet de l’objet etc...”
                                               Vernant p.220

C) LA PHILOLOGIE HISTORIQUE ALLEMANDE
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Chef de file : Otto GRUPPE.

Ici, la méthode est historique, elle vise à démontrer par la philologie et la chronographie. Le MYTHE est donc réduit à l’HISTOIRE.
Tout MYTHE correspond à un événement HISTORIQUE.
“L’un des résultats de la recherche dans l’étude des religions antiques a été de mettre en lumière le substrat de réalité historique que, souvent, recouvrent les  légendes.”         Jean Bérard

“Mais tout l’intérèt du MYTHE ne vient-il pas précisément de l’extraordinaire distance entre l’événement que nous croyons parfois pouvoir situer à son origine et le cycle des récits tels qu’ils nous sont parvenus ?"

                             J.P. Vernant  P.22 (Mythe et Société)

Dans cette école, une fois de plus, la spécificité du MYTHE est niée. A cet aspect de l’étude du MYTHE, s’ajoutera un aspect littéraire dans lequel le MYTHE sera étudié en fonction du type littéraire où l’on le trouvera. Ce sera Carl Robert.

Pour NILSSON, le suédois, la MYTHOLOGIE doit être étudiée comme “un jeu gratuit de l’imagination” car elle est une forme purement imaginaire issue d’un fond de croyances paysannes.  Il n’y a donc aucune cohérence dans la MYTHOLOGIE qu’elle soit grecque ou d’ailleurs.

Et Vernant de conclure : 
“La tradition classique, quand elle se ferme sur elle-même, fait éclater dans toute sa “force le paradoxe qui était inscrit au départ dans l’opposition du LOGOS et du MUTHOS “telle que l’Antiquité nous l’avait transmise : Le même peuple, la même civilisation, en “qui se seraient incarnées les vertus de clarté, de rigueur et d’ordre intellectuels, “aurait vécu, sur le plan de la RELIGION et du MYTHE, dans une sorte de chaos.                                                                                  P.224

 Malgré leurs différences, ces trois écoles qui se combattent restent à l’intérieur d’un cadre qui peut se résumer comme suit :

1 . La perspective est GÉNÉTIQUE - le principe d’explication est un “ÉTAT PRIMITIF.”

2 . L’idée d’un SYSTÈME qui aurait sa COHÉRENCE n’apparait pas encore - Les MYTHES comme les DIEUX sont étudiés séparément.

3 . Le MYTHE est réduit à ce qu’il n’est pas : ACCIDENT ou MALADIE, CONTRESENS, pratique RITUELLE ou événement HISTORIQUE.

4 . Le symbole RELIGIEUX est étudiée dans son sens métaphorique. C’est une ALLÉGORIE en rapport avec un élément primitif ou une fantaisie de l’IMAGINATION.

5 . On le réduit à une MENTALITE PRIMITIVE ou alors on lui applique nos catégories de pensées. - Ceci est valable surtout pour la MYTHOLOGIE grecque.

FONCTIONNALISTES ET SYMBOLISTES
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Dans l’entre-deux guerres, une transformation de l’approche du mythe s’opère.
Le mythe est pris de plus en plus au sérieux comme “valeur en soi”, comme une “dimension irrécusable de l’expérience humaine”.
On rejette les affirmations ethnocentristes.  Une meilleure connaissance des autres cultures relativise la rationalité Occidentale
 On s’intéresse de plus en plus à ce qui, dans l’Homme, n’est pas directement saisissable.
Apparaissent alors les SYMBOLISTES : CASSIRER, JUNG, FREUD, OTTO, ÉLIADE, RICOEUR.
Le mythe leur apparaît comme un fonctionnement différent de la pensée conceptuelle. Ils s’intéressent aux SIGNES et aux SYMBOLES dans leurs différences.
En gros, on peut cerner leur approche du mythe par l’étude (ou le moyen) :

A) du SIGNE : univoque, qui n’a de sens que par rapport au système dans lequel il existe.  Il est limité, circonscrit, arbitraire par rapport au Signifié auquel il se réfère.

B) du SYMBOLE : polysémique mais qui ne s’en réfère qu’à lui-même. Il appartient à l’ordre de l’affectivité et du désir. Il exprime les configurations mythiques de base. Il a un sens par rapport à l’illimité qu’il essaye de représenter.  FREUD l’assimile aux formations de l’Inconscient, sous-jacent au Concept. JUNG l’assimile à ce qui dépasse le Concept : le domaine de ce qui ne peut être connu, soit le SACRÉ.

Le FONCTIONNALISME est représenté par MALINOWSKI qui intègre le mythe dans l’ensemble Institutionnel dans lequel il est né. Il le rend solidaire du rite. Le mythe renforce la solidarité sociale et l’unité fonctionnelle du groupe.
C’est donc un point de vue sociologique qui réduit le mythe aux rituels de la vie sociale. De même, il n’y a rien d’autre à dire de lui sinon qu’il permet au groupe de fonctionner.

MAUSS, GRANET, GERNET, DUMEZIL
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Pour MAUSS, le mythe est moins lié aux contraintes de la vie sociale que le langage parce qu’il est soumis aux fluctuations de l’affectivité populaire.
Le mythe est rapproché du langage et constitue avec lui un système de communication. C’est un système  symbolique institutionnalisé véhiculant une façon de classer, de grouper, d’opposer et coordonner les faits (Vernant) : organiser une expérience.                                                      
“La légende est d’une certaine façon plus vraie que l’histoire.” GRANET

A travers la légende, GRANET va retrouver les réalités sociales et les structures mentales.
Ici le mythe a une spécificité sans être coupé des autres faits de langue.
“Le mythe est une espèce de langue qui fait appel à des images concrètes.” GERNET

Les connexions d’images qu’on y trouve suivent un fil qui en assure la cohérence. Ce n’est donc pas n’importe quoi.
DUMEZIL lui, aborde le mythe de l’intérieur comme un univers objectif, pour lui-même.  Les références au contexte réel ne sont là que pour éclairer certains éléments du récit.
Il dégage des grandes configurations de l’univers mental des Humains, les grands cadres de pensée qui ne se rapportent pas nécessairement à une réalité historique ou sociale.
Ainsi, les modèles des panthéons mythologiques Indo-Européens tournent autour de trois champs fonctionnels : la SOUVERAINETÉ, la PUISSANCE GUERRIERE ainsi que la FÉCONDITE avec la NOURRITURE.
Ces modèles de configuration ont une signification proprement intellectuelle  et ne sauraient se ramener à un ordre de réalités extérieures qu’il soit affectif, rituel, historique, social ou religieux.

STRUCTURALISME
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LÉVI-STRAUSS invente le STRUCTURALISME.   Ici l’étude des MYTHES offre une continuité avec MAUSS et DUMEZIL en ce sens qu’il donne au MYTHE le sens de système de communication. Il offre aussi une coupure : le modèle d’analyse devient structural et linguistique.  Enfin, il offre un tournant avec une orientation décisive vers l’analyse des MYTHES dans leurs rapports entre eux.
Dans l’optique de LÉVI-STRAUSS, le mythe n’est plus à comprendre mais à décoder. Ce qui signifierait qu’il n’a rien à dire, pas de message à transmettre.

    “Il est la matière et l’instrument du DISCOURS et non l’objet de signification.”

Il est un instrument de classification du monde ainsi qu’un instrument de pensée : UN DÉCOUPAGE DU RÉEL.
Mais on a fait remarquer à LÉVI-STRAUSS que pour élaborer le structuralisme, il a fait appel à des Sociétés qui excellaient dans l’activité mentale classificatrice. Cela est moins vrai pour le monde SÉMITE ainsi que pour le monde INDO-EUROPÉEN et même pour le monde GREC.
LÉVI-STRAUSS fait une dichotomie entre ce qu’il appelle SOCIÉTÉS CHAUDES et SOCIÉTÉS FROIDES. C’est à partir des sociétés froides qu’il a élaboré le STRUCTURALISME.
Une SOCIÉTÉ FROIDE est une société sans histoire c’est-à-dire qu’elle n’est pas en prise dans un temps historique.
Contrairement aux SOCIÉTÉ CHAUDES (comme la nôtre) qui se vivent dans un temps historique, les SOCIETES FROIDES n’ont pas de repères temporels pour décrire leur continuité.  Les récits MYTHOLOGIQUES n’y sont pas situés, les uns par rapport aux autres, dans un déroulement temporel. Si quelquefois il est question de déroulement temporel, c’est sans grande importance, et imprécis. C’est le propre des sociétés sans écriture qui sont de type purement oral.
Une SOCIÉTÉ CHAUDE est une société qui appréhende le temps sur un mode DIACHRONIQUE et qui s’invente une histoire. Ce sont souvent des sociétés à ÉCRITURE.  Leur récits MYTHOLOGIQUES peuvent être analysés dans leur rapport CHRONOLOGIQUES.  Les points de repères temporels abondent.  Ce sont souvent des sociétés à PRODUCTION.

Les récits des “ CHAUDES “ peuvent s’analyser diachroniquement dans un temps élaboré comme tel.  Les récits des “ FROIDES “ sont SYNCHRONIQUES et ne peuvent s’analyser que selon la méthode structurale, soit thématique,  soit narrative, soit linguistique.
En fait les contenus de récits et MYTHES des deux genres de sociétés ont une nature semblable et peuvent être analysés avec le structuralisme. Cette méthode cohérente pour les “ FROIDES “ peut même intégrer la diachronie des “ CHAUDES “, ce qui enrichit la compréhension de l’ensemble.
Tout cela touche plus à l’intérêt pour une méthode d’approche qu’à la définition du MYTHE. Cependant l’approche structurale permettra peut-être un jour de mieux comprendre l’ensemble des MYTHES et la logique qui les commande.
L’intérêt de LÉVI-STRAUSS consiste aussi en ce que nous ne pouvons plus aborder les MYTHES aujourd’hui comme nous le faisions avant.  Non seulement ils ont acquis droit de cité mais ils sont étudiés de manière spécifique, libérés de toute “ idéologie “ évolutionniste.
En dehors des questions de méthodes, Jean Pierre VERNANT pose deux questions fondamentales :

A)  Malgré un net affinement de l’approche actuelle des MYTHES, il reste à essayer de saisir quelles sont les relations qu’il peut y avoir entre notre travail d’approche - qui ne peut se dérouler qu’avec notre logique propre - et la logique du cadre socio-historique dans lequel les MYTHES ont été créés.

B)  Il semble de plus en plus que le MYTHE appartiennent à une autre logique que celle du LOGOS !  Alors, qu’elle est-elle ?

      La question reste ouverte.                           

Willy BAKEROOT  Saint Blaise 1983

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