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Écrit pour le site "Les amis du conte et de l'imaginaire" - 18 octobre 2000

 

Visite touristique du Tarn

A la recherche de Sainte Énimie

Samedi dernier, j'étais à Nîmes pour un congrès sur le temps. Difficile de parler du temps à des gens qui raisonnent avec des catégories de l'espace. Mais c'était très sympa. Bien sûr, il y a la tension et le brouhaha qui font qu'après le congrès, on n'a qu'une envie, c'est d'être seul et tranquille.

Je devais être à Lyon dimanche soir. J'avais donc le dimanche devant moi.

Les amis n'étaient pas libres. Où aller ? De préférence vers un lieu marqué par un temps bien mythifiant. Arles et Saint Césaire ? Il fallait descendre encore vers le sud ! Conques et Sainte Foy ? Un peu loin ! Alors, illumination logique, après avoir animé à Nîmes : Énimie ! Pas la peine de chercher la petite bête, le Gévaudan conviendrait. En plus, c'est du beau pays ! Et la fête de Sainte Énimie s'est déroulée le 5 octobre.

Après une grasse matinée bien gagnée, je suis donc parti, avec ma belle auto, par Montpellier, Millau. Puis, comme j'avais faim, j'ai quitté l'autoroute après Séverac le Château et je me suis arrêté à La Canourgue, à l'hôtel du commerce.

Le restaurant était plein. Il restait juste une table près de la porte - que Sainte Énimie avait dû retenir pour moi. Il n'y avait que des gens d'un certain âge qui parlaient bruyamment. De plus, la salle était un peu sinistre, la lumière y entrait avec difficulté d'autant plus que le ciel était bas. Pas vraiment l'ambiance que je recherchais mais un tournedos aux cèpes a bien compensé le petit désagrément.

Une petite dame d'un certain âge, qui avait l'air triste, vint m'apporter le menu sans dire un mot. Je pensais qu'elle était seule à servir tout ce monde mais peu après, j'ai vu arriver un garçon maigre qui semblait, lui aussi, revenir d'un enterrement. Je me suis aperçu qu'en fait, ils étaient très timides, ils osaient à peine sourire.

Au bout d'un certain temps, les gens qui avaient fini de manger se mirent à sortir par cortèges. Ce fut d'abord une grosse dame d'un âge certain, assise dans un fauteuil roulant poussé sans doute par son fils. On aurait dit une déesse du Gévaudan. Le visage rond et fixe d'une statue. Un arrêt sur image. Une déesse de la Terre qui aurait été habituée à tant donner qu'elle ne supporterait pas d'être rendue ainsi stérile en fin de parcours. Elle était suivie, en grande pompe, par toute sa famille. Les gens se reculaient. J'ai tiré respectueusement ma table - que dis-je, dévotement - pour la laisser passer. C'est tout juste si l'on ne déroulait pas le tapis rouge devant elle. Mais elle n'avait plus l'âge du sang. Elle donnait tout de même des poignées de mains à gauche et à droite tout en gardant son masque figé. Elle devait être vénérée dans le coin.

Puis, vint le tour d'une petite vieille dame boulotte qui marchait en se balançant comme une ourse, en se tenant avec une canne tout en donnant le bras à sa fille. Elle avait le visage inquiet de ceux qui ne savent plus trop s'ils arriveront à mettre un pied devant l'autre, surtout qu'elle n'avait pas l'air de savoir où le mettre. La procession suivait.

Enfin, une table entière se leva et la dame d'un certain âge qui semblait être la mère de la famille, se pencha sous la table pour en retirer une cage en plastique dans laquelle il y avait, je crois, un chat gris. Je dis que je crois car ils ne sont pas passés devant moi et les barreaux de la cage ne laissaient pas deviner s'il s'agissait d'un chat ou d'un chien, ou d'autre chose. Le mystère de la bête reste entier.

Autant l'attitude de ceux qui restaient assis avait été discrète, silencieuse et révérencieuse, pour les deux dames précédentes, autant un remue-ménage en faveur de la bête prisonnière se traduisit par de bruyants guili-guilis. C'est comme si, tout d'un coup, le Messie était arrivé. Les gens honoraient cette pauvre bête encagée selon le rituel habituel des boucs émissaires, adorée mais prisonnière tout de même. L'animal ne disait mot devant ces litanies. Bête en tête, en grande pompe, la procession se retira.

A mon tour, je suis sorti. En repassant par le bar, j'ai revu la petite dame triste, d'un certain âge, qui mangeait un morceau de pâté avec du pain. Son caniche de chien pleurait pour en avoir un bout. Ca faisait touchant et miséreux.

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Puis j'ai pris la route de Sainte Énimie. Je n'avais pas fait 500 mètres que j'ai vu sur la route une dame d'un certain âge qui se promenait. Quand elle a entendu la voiture, elle s'est arrêtée et s'est retournée pour me regarder passer. Trois cents mètres plus loin, voila encore une dame d'un âge certain au bord de la route. Mais celle-là ne s'est pas retournée. Puis j'en ai encore vu cinq ou six d'âge bien mûr. Puis plus du tout.

C'était la loi des séries, mais je pensais me trouver, à part la différence d'âge, dans un récit de la Geste du Graal où les chevaliers rencontrent à tous bouts de champs des jolies jeunes filles qui leur disent ce qu'il faut qu'ils fassent. Notez que, si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être reçu un conseil judicieux sur je ne sais quoi.

Enfin, ce fut le choc de l'arrivée sur la vallée du Tarn. Paysage fantastique qui me rappelait ceux que l'on rencontre sans cesse lorsqu'on se promène dans le Taurus en Turquie.

Dans la descente de la route escarpée, ce fut à nouveau la valse des dames d'un certain âge qui prenaient le frais, scrutant l'horizon en quête d'un chevalier. Même qu'à un moment, il y en avait deux ensembles.

Arrivé à Sainte Énimie, j'ai parqué ma voiture devant une carte de la ville sur laquelle était inscrit : "Ne commencez pas la visite de la ville sans avoir acheté le guide en vente 10 francs à l'office du tourisme."

J'ai traversé la rue pour aller à l'Office du tourisme. C'était fermé. Il y avait une pancarte sur la porte : "Ouverts du lundi au vendredi de 9H30 à 12H15 et de 14H30 à 17H00." On était dimanche. C'est vrai que le dimanche, les touristes sont fermés.

Bon ! J'ai regardé sur la carte où était la fontaine de la Burle dans laquelle s'était baignée Énimie pour se guérir de la lèpre. C'était tout près. J'ai pris le chemin qui mène à la fontaine et je suis tombé sur une grille. C'était fermé ! Heureusement, après un petit détour, j'ai pu contempler une eau étonnamment limpide, dans une vasque d'environ dix mètres de diamètre. Pas étonnant qu'Énimie y soit restée dans ce site beau et impressionnant. Au milieu de l'eau, un seul poisson semblait thermaliser à fond la caisse. Peut-être une réincarnation Énimiesque ?

Puis j'ai voulu aller à l'église de Sainte Énimie. C'était fermé ! Il y avait pourtant du monde qui voulait visiter. Après avoir tourné autour de l'église, j'ai trouvé un magasin qui vendait des bricoles pour les touristes en mal de souvenirs. C'était ouvert ! Il y avait des bibelots qu'on voit partout et quelques livres et cartes postales sur la région. Un livre de six pages parlait de la ville.

J'ai parcouru la vie de Sainte Énimie qui ne disait rien d'autres que ce que j'ai raconté au 5 octobre, sauf qu'elle courait après le dragon qui lui échappait en sautant de rochers en rochers, suivit par sa poursuivante. Elle devait être fort agile. On l'imagine sautant d'un côté du Tarn à l'autre pendant que son dragon lui faisait la nique.

Après avoir passé sur le joli pont aux trois arches en arceaux, j'ai grimpé jusqu'au château-monastère par un dédale de petites rues en pente, reconstituées telles qu'elles étaient au Moyen-âge.

Arrivé là-haut, j'ai vu une pancarte sur la porte : "Collège Delmas" Mais c'était fermé ! Pas mal cet édifice impressionnant aménagé en Collège !

J'ai alors tourné autour du château en espérant trouver une porte. Je suis tombé sur une grande pancarte avec ces mots inscrits : "Eau potable - WC" ! Ca, c'était ouvert ! Puis, trois mètres plus loin, une autre pancarte édifiante :

"La rue accumule immondices et détritus rejetés par les boutiquiers et résidents que porcs, chèvres et mulets alimentent généreusement d'urines et de crottins. Tous ces déchets attirent chats et puces et favorisent la prolifération de maladies.

Seules les maisons bourgeoises et l'abbaye sont pourvues de latrines : un simple orifice à échappement libre creusé dans la pierre.

Les matières fécales sont parfois recueillies dans les fosses nauséabondes qu'il faut régulièrement vidanger."

Vous voyez, s'il n'y a personne pour faire visiter, on est renseigné. C'est assez surréaliste. J'ai tout de même compris qu'il s'agissait d'il y a bien longtemps. Aujourd'hui, on a l'air plus propre.

Trois mètres plus loin je suis tombé sur une grille fermée derrière laquelle un jeune garçon jouait avec son chien.

Je lui ai demandé :

- Comment est-ce qu'on fait pour visiter le château ?

Avec un air étonné, il me répondit gentiment :

- Ce n'est pas un château, Monsieur, C'est un monastère !

- Ah bon ! Mais comment fait-on pour visiter ?

- C'est seulement l'été.

- Et c'est quand l'été ?

- C'est du 2 juillet au 30 septembre !

- Merci !

Moi qui venait d'un congrès sur la temporalité, je trouvait ça un peu surprenant. Il m'est venu le fantasme de toute la population de Sainte Énimie devenue lépreuse et obligée de se renfermer pendant 9 mois. A part quelques touristes, il n'y avait, en effet, personne dans les rues.

En désespoir de cause, j'ai décidé d'aller à l'ermitage où a vécu Sainte Énimie. De la ville, on voit très bien l'édifice à flanc de montagne. Il faut prendre la route de La Canourgue, puis, 200 mètres après, tourner à droite, en épingle à cheveux pour prendre la route de Mende qui revient en haut de la ville.

On peut gagner l'ermitage en partant du bas. Comme je ne voulais pas me fatiguer, je préférais descendre plutôt que monter. J'ai donc repris la route de La Canourgue. En sortant de Sainte Énimie, j'ai vu, à droite, la pancarte indiquant "ermitage", puis, plus loin, j'ai pris la route de Mende et j'ai posé ma voiture après un kilomètre, près de la pancarte du haut indiquant aussi "ermitage".

On se trouve là à au moins 100 mètres de dénivellation depuis la route du bas. Puis je suis descendu en empruntant un sentier très abrupt. Au bout de quelques temps je me suis dit "bon Dieu ! Il va falloir remonter tout ça !"

Tout à coup, une croix en pierre et l'occasion de se reposer quelques instants. Mais pas question de se pencher pour essayer de deviner où est l'ermitage. C'est à pic et vertigineux.

Ne trouvant pas d'ermitage, j'ai continué à descendre et, finalement, je me suis retrouvé tout en bas, devant la pancarte qui m'indiquait que l'ermitage, c'était en haut ! A quelques mètres de là, une dame d'un certain âge se promenait. Malgré mes guiboles flageolantes, je suis remonté. Le sentier était bordé de buis, on se serait cru aux Rameaux ? C'était un vrai chemin de croix, j'y ai fait bien des stations. Enfin, voila la croix salvatrice, je pouvais souffler. Je m'y suis assis en laissant promener mon regard qui est tombé sur l'ermitage. J'avais loupé un sentier qui revenait en arrière depuis le sentier principal. Je suis reparti.

Arrivé à l'ermitage, c'était fermé ! Même pas un bar. Assoiffé, j'aurais bu la fontaine de la Burle. Sur la terrasse, il y avait bien une chaire de vérité destinée à prêcher. Ma gorge sèche n'aurait pu y laisser passer un seul mot, même si c'était pour clamer ma soif. Et, de toutes façons, il n'y avait personne pour m'écouter.

Après quelques instants, je me suis penché au dessus du mur de la terrasse et, ô surprise, j'ai vu monter une dame d'un certain âge. Était-ce Énimie ? Je lui ai demandé par où elle était montée. Elle m'a montré un sentier qui prend directement de la ville, 100 mètres en contrebas et deux ou trois kilomètres de montée.

Parlant de la chapelle, elle me dit "Autrefois, il y avait des ossements de la Sainte à l'intérieur. Mais on les a volés. Il y a quelques jours, c'était la fête ici, il y avait du monde et on y a dit la messe. A l'intérieur de la chapelle, il y a une source qui servait à guérir de la teigne. Les femmes devaient monter tout ça avec leur enfant sur les bras. C'était quelque chose !"

J'ai pensé que c'était ici que Jean de fer ou Jean le teigneux avait obligé le petit prince à surveiller la source d'or.

Un orage se préparait. Je suis remonté vers la route, puis je me suis dirigé vers Mende.

Il faisait bien sombre à l'intérieur de la cathédrale de Mende. Quelques cierges allumés et deux ou trois petites lampes permettaient de s'apercevoir de la présence des inévitables Jeanne d'Arc, curé d'Ars et Antoine de Padoue.

Mais pas de quoi fouetter un chat. Quelques ombres priantes ça et là ajoutaient au mystère de cette immense bâtisse. Puis, sur le côté, un grand panneau faisait la publicité pour un nouveau livre sur la cathédrale : "Les guetteurs de temps". Alléchant !

Le temps de ma journée était terminé.

Allez savoir pourquoi, en sortant, j'ai eu une furieuse envie d'un chocolat chaud !

Pourtant, je n'en bois jamais ! Curieux cette pulsion chocolatière ! J'ai foncé sur la brasserie du "Drakkar" pour obéir à mes fantasmes. Je n'ai toujours pas compris ce que que les drakkars étaient venus faire à Mende.

Puis je me suis renfermé dans la sombritude lyonnaise.

Willy Bakeroot

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