C’est vrai qu’on ne se
découvre que si l’on rencontre quelqu’un. Mais il faut faire
le voyage.
Il
me revient souvent, de manière lancinante, une situation que j’ai vécue dans
l’est Turc, non loin de la frontière iranienne. Nous nous
étions arrêté à Van, au bord d’un lac de 200
Km de long, une véritable mer à une altitude de 1.700
mètres. C’était l’époque ou il faisait bon
emmener avec soi son huile de vidange de voiture. En fin
d’après-midi je m’étais dirigé sur les
hauteurs de Van, a environ 2.400 mètres, sur une route en construction
bordée de gravats. Je comptais faire la vidange dans un tas de cailloux
qui seraient remis sur la route. J’étais parti seul. Arrivé
la-haut, le paysage était sublime. On pouvait voir très loin les
montagnes de début du monde qui se baignaient dans la lumière extraordinairement
limpide. On aurait vu un dinosaure déboucher d’une vallée
sans être particulièrement surpris.
Personne
dans ce lieu magique. J’ai descendu la voiture sur le bas-côté, dans les
gravillons et j’ai changé l’huile. Ca n’était
pas très écologique mais l’idée que cette huile
allait être mélangée au goudron de la route me rassurait.
Bien mal m’en a pris. Il devait habiter dans ce lieu quelque djinn
belliqueux. Une fois l’opération terminée, je me suis assis
dans la voiture et j’ai tourné la clé pour démarrer.
Mais rien ! Pas un bruit, le moteur ne répondait pas. Son silence
faisait écho au silence sacré dans lequel nous étions
plongés.
Il
y avait cinq ou six mètres
à regrimper jusque sur la route. J’ai commencé à
pousser, à pousser, à pousser... Je me voyais déjà
descendre 25 kilomètres a pieds. Par un jeu de balancement, je parvenais
à la faire avancer petit à petit. Mais, à 2.400
mètres, les efforts deviennent vite considérables et mon coeur a
commencé à battre la chamade. Toutes les cinq minutes je
m’arrêtais un bon bout de temps pour souffler et retrouver un coeur
normal. J’ai du mettre une petite heure a parvenir sur la route avec, a
la fin, un tel effort que j’ai failli m’évanouir tant le
vertige me prenait. Appuyé contre la voiture, je regardais
l’immensité en me demandant bien si je n’allais pas
m’y fondre définitivement.
D’où pouvaient-ils bien
sortir ? Très vite, ils s’aperçurent de mon malaise et
vinrent vers moi. Ils dirent quelques mots en Kurde, incompréhensibles
pour moi. Seul le Merhaba commun nous avait reliés. Puis, après
quelques instants de silence pendant lesquels mon souffle insistait encore, je
vis le gamin ouvrir sa besace et en sortir un petit pain noir qu’il
rompit en deux m’en offrant la moitié.
Je
ne suis pas touriste pour deux sous. La visite des monuments et des musées m’ennuie, comme
d'ailleurs, la plupart du temps, les spectacles du théâtre et du
cinéma.
Mais écouter ou interroger
les voix qui traînent ça et là, faire surgir un tiers
vivant au milieu de notre contemplation, c’est plus passionnant que tout
et ce n’est pas du virtuel.