"Il s'agit d'une forme de musicothérapie qui s'inspire, à la
suite des travaux de Carl Orff, des procédés très anciens utilisés par les
traditionnels."
Dominique BRUGGER, de Besançon, a soutenu un mémoire intitulé : "La musique au
service de l'Homme emmuré" dans le cadre de la 14ème promotion (Infipp) de la
Formation à la musicothérapie active, Perspectives anthropologiques et
psychanalytiques, qui vient de se terminer à Versailles.
Elle a accepté de publier un court extrait de son mémoire.
Chapitre : "Repères culturels", p. 34.
Observons un groupe de musique et de danse traditionnelle d'Afrique de l'ouest.
(C'est la culture traditionnelle que j'ai le plus côtoyée) La première chose que
je remarque, c'est que artistes et public communiquent entre eux, réellement,
échangent.
Il ne s'agit pas d'un concert auquel on se rend pour voir s'exhiber quelques
artistes, il s'agit d'un événement social plein d'interactions, d'une
dramaturgie en quelque sorte.
Tout y est : les événements du quotidien y sont représentés, ils sont symbolisés
par la parole, le geste, le masque, rythmiquement. C'est ce que Carl Orff en
recherche sur sa pédagogie à proposé. Nous appelons ça "triangulation".
Mécontent de voir que l'enseignement qui dispense solfège d'un côté, sport de
l'autre, morcelle l'Homme, il s'appuie sur une théorie qui consiste à défendre
la réunion du Corps, du Rythme et de la Parole.
Cette dramaturgie est bien présente dans les fêtes des sociétés dites
primitives. Il y a perpétuel aller et venue entre celui-ci et celle-là,
l'évolution du drame et les combinaisons s'agencent au fil du déroulement de la
manifestation. Ceux qui sont davantage prédisposés à jouer ou à danser ne
semblent pas être là pour poursuivre un destin de type narcissique que l'on
rencontre souvent sur les plateaux d'Europe et d'ailleurs. "L'artiste est
l'artisan qui dit "moi-je", ironise Régis Debray. Il s'agit d'un acte social qui
est là pour témoigner du réel, pas pour le fuir. La musique accompagne les
hommes aux champs. Les tambours, la poussière de la danse, les griots qui
racontent l'histoire des ancêtres, tout cela a lieu naturellement, musique et
danse font partie de la vie...
Musique et danse SONT la vie dans sa manifestation joyeuse et symbolique. Il
semble que l'on soit dans "l'ordre des choses", non pas là pour prouver quoi que
ce soit mais parce que c'est une nécessité sociale, une fonction responsable à
assumer. Comme il y a des rituels de passage du monde de l'enfance au monde
adulte, publiquement, il y a des rituels civiques liés à la mythologie du
village, de l'ethnie...
C'est en observant les musiques du monde, en repérant comment fonctionnent les
procédés traditionnels transmis et conservés que je peux comprendre,
implicitement ce qui se joue pour tel ou tel enfant lorsque la musique les
embarque.
Nous nous trouvons face à un phénomène basique de l'humanité.
La triangulation (rythme, corps, parole) tout comme le jeu (au sens Winnicottien
du mot jeu) sont des éléments vitaux, pulsionnels, inévitables. "Il ne
saurait vraisemblablement y avoir de destruction complète de la capacité de
l'individu à vivre une vie créative; même en cas de soumission extrême et
d'établissement d'une fausse personnalité, il existe cachée quelque part, une
vie secrète qui est satisfaisante parce que créative ou propre à l'être humain
dont il s'agit. Ce qu'elle a d'insatisfaisant est dû au fait qu'elle est cachée
et, par conséquent, qu'elle ne s'enrichit pas au contact de l'expérience de la
vie." (Winnicott - Jeu et réalité, p. 96, Gallimard)
Tel enfant se lève pour aller danser, sauter, marcher et tel autre marche
jusqu'au couloir également. Ils sont tous deux dans le besoin de bouger en même
temps qu'ils parlent ou qu'ils verbalisent.
La vie est là, nous ne sommes pas dans un cours statique mais dans un événement
collectif et vivant que je prends soin de laisser durer jusqu'à ce qu'il
s'épuise seul pour l'instant. Corps et parole sont intimement liés : "le
balancement des propositions jaillit spontanément de tout l'organisme humain. Si
bien que nous sommes en droit de dire que couper la relation qui existe entre le
balancement de tout le corps et le balancement des propositions orales constitue
une sorte de mutilation." (Marcel Jousse - Anthropologie du geste, p. 227,
Gallimard)
Dominique BRUGGER - Association TEMPO - Besançon