Pour des Saints ou des Saintes dont l'histoire est obscure, mais le culte populaire, nous ne pouvons faire autre chose que de recueillir les traditions et de mettre, comme on dit, toutes les pièces du procès sous les yeux du lecteur. 

Nous insérerons donc encore ici une note sur sainte Livrade, que le R. P. Carles, missionnaire au Calvaire de Toulouse, a eu la bonté d'extraire pour nous d’une notice sur les reliques de Grand-Selve et qu'il nous a adressée le 1er mars 1872.

28 janvier

 

Sainte LIBÉRATE ou LIVRADE ou DÉBARRAS

 

La sainte barbue

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Calendrier janvier

Vierge et martyre

Libérate, vierge et martyre, fut très célèbre dans toute l'Église, et plusieurs villes, particulièrement d'Aquitaine, l'ont choisie pour leur patronne et leur avocate spéciale auprès de Dieu et lui ont rendu un culte religieux; plusieurs localités lui doivent leur nom, cela est constant.  Mais les habitants de la ville de Sainte-Livrade, dans le diocèse d'Agen, se sont fait remarquer de tout temps par leur vénération envers sainte Libérate.  Ils reçurent des moines de l'abbaye de Grand-Selve, vers le milieu du XIIe siècle, comme l'attestent des monuments authentiques, une partie notable des reliques de sainte Libérate ; c'est pourquoi, enrichie de ce précieux dépôt, ils la déclarèrent la protectrice en titre de leur cité, et ils l'honorent encore comme telle. 

Quoique la fête de la réception des reliques de sainte Libérate se célèbre tous les ans dans la ville de Sainte-Livrade, le dernier dimanche du mois d'août, néanmoins, sa mémoire est rappelée par l'office de ce jour dans tout le diocèse d'Agen.
Le Bréviaire d'Agen, que nous venons de reproduire, ne dit rien de plus sur le compte de sainte Libérate : la mention qui lui est consacrée dans le martyrologe de ce diocèse ajoute seulement qu'elle était originaire de la Gascogne.

M. l'abbé Barrère nous écrivait d’Agen, le 11 août 1871, au sujet de sainte Livrade :

“Tout me porte à croire que notre Sainte Livrade est la même que Vilgeforte, autrement, Liberata, Liberada et Livrada, honorée en Espagne et en Portugal, et sous d'autres noms en Allemagne, en Flandre et en Angleterre, à laquelle le ciel aurait envoyé subitement une longue barbe pour l’aider à conserver sa virginité.
“Une vague tradition la fait soeur de sainte Quitère ou Quiterie.  J'ai même vu ce point affirmé par un document que possédait l’ancien curé de Sainte Livrade.
“Tamayus, cité par les Bollandistes, dit aussi que Vilgeforte, ou Livrada, était soeur de sainte Quiterie, ainsi que Dode et Genivère.  Tamayus, citant les Bréviaires de Siguenza et de Palence, fait naître sainte Quiterie et ses soeurs de Catillius et de Calsia.  Bien que cette origine ait quelque chose de fabuleux dans la forme, je ne la crois pas moins vraie dans le fond.
“Les manuscrits Rubeoe-Vallis en Brabant, et Bodecensium en en Westphalie, qui avaient adopté la version espagnole, ajoutent que Calsia était issue de la race de rempereur Julien, et que sainte Quiterie aurait souffert le martyre en 477.
“Cette version porte que les filles de Catillius, pour se soustraire aux dangers de leur famille idolàtre, se retirèrent en divers lieux, où elles souffrirent le martyre.  C'est ainsi que sainte Quiterie aurait été martyrisée près d'Aire, Dode dans le diocèse d’Auch, et sainte Livrade dans l'Agenais.
“Quant à la légende allemande, relative à la sorte de métamorphose qu'aurait subie notre Sainte, je ne la connaissais que par une communication venue de Munich.1

 

“Sainte Libérate, vulgairement Livrade, naquit au IVe siècle, en Espagne, de parents idolâtres.  Son père, Catilius, roi de Galice, et sa mère, Callia, étaient ennemis acharnés du nom chrétien.  Par un effet de sa miséricorde infinie, Dieu permit que Libérate reçût avec la lumière de la foi le bienfait d'un enseignement chrétien.  Pressée de renier sa foi pour sacrifier aux dieux, Libérate s'éloigna secrètement de la Galice, avec ses deux soeurs Quiterie et Gemme, et alla s'établir dans l'Aquitaine.  Ces trois jeunes vierges propagèrent la doctrine évangélique au sein des populations païennes et firent un grand nombre de prosélytes. 

Catilius, instruit de tout, dénonça ses trois filles au gouverneur de l'Aquitaine, Modérius, qui les soumit aux tortures usitées et leur fit trancher la tète.  Sainte Libérale souffrit son martyre dans la forêt de Montus, au diocèse de Tarbes. 

Son corps fut primitivement recueilli dans l'église de Saint-Jean de Mazères, et transféré, en 1342, dans une chapelle de l'abbaye de Saint-Sever de Rustau, par Pierre-Raymond de Mode-Brune, évêque de Tarbes, ainsi qu’il résulte d'une inscription gravée sur le couvercle de la chasse en marbre blanc où il est renfermé. 

Au temps des guerres de religion entre les catholiques et les protestants, la corps de sainte Libérate fut reporté à Mazères, où il est encore.  L'abbaye de Grand-Selve possédait depuis plusieurs siècles une partie notable du corps de cette Sainte, et, au dix-septième siècle, l'abbé en donna une portion assez considérable aux habitants de Sainte-Livrade, dans l'Agenais, qui dès lors la prirent pour patronne de leur ville et lui donnèrent même son nom.  Sainte Libérate est en grand honneur dans toute l'Aquitaine, comme sa, soeur sainte Quiterie.  Les femmes en couches l'invoquent pour leur délivrance.  Plusieurs églises lui sont dédiées dans le midi de la France”.

Enfin le P. Cahier, à nul autre pareil quand il s'agit d'habiller à la moderne les légendes du moyen âge et de leur conserver en les traduisant tout leur inimitable charme; - le P. Cahier s'exprime ainsi dans ses Caractéristiques des Saints :

Sainte Libérate est représentée barbue et mourant en croix. On en raconte dès choses tout à fait merveilleuses, mais qu'il faut voir surtout dans les vieux auteurs espagnols et portugais, qui ne ménageaient point l'extraordinaire à leurs saints privilégiés. 

Elle était, dit-on, fille d'un roi païen de Lusitanie qui, ayant eu ses Etats envahis par un roi de Sicile, lui promit Vilgeforte pour épouse afin d'avoir la paix.  La princesse, ne sachant comment se soustraire à ce mariage, aurait prié Dieu de lui venir en aide, et une longue barbe garnit subitement son menton.

Furieux de cette ressource inattendue qu'avait trouvée la Sainte, le père la fit crucifier. À ces faits déjà fort étranges, l'imagination des légendaires a voulu joindre encore bien d'autres embellissements que ne connaissait pas l'antiquité; de sorte qu'il en est résulté un composé de circonstances toutes plus singulières les unes que les autres. 

L'église de Siguenza, qui honore cette Sainte pour patronne sous le nom de Libérata (Librada), ne fait pas profession de croire à toutes les surcharges qui ont augmenté ce récit.

Selon d'autres, la ressource extraordinaire de sainte Vilgeforte avait pour but d'échapper aux sollicitations de son propre père; mais c'est surtout dans les pays du Nord que cette légende a fleuri.  Là, le nom de Liberata donné à la Sainte à cause de la façon dont le ciel l'avait débarrassé du mariage, la fit appeler à peu près sainte Débarras.  Cela est devenu en Allemagne - Ohnkummer, Ohnkummernuss, Kummernis, Kummernissa, Sanct-Gehulf; en Flandre : Ontcommera, Onkommera, Ontcommene, Regenflegis, Regenflegis ; en Angleterre : Sainte Uncumber ; en France : Sainte Livrade ; et en différents pays, pour les livres liturgiques : Liberata, Liberatrix, Eutropia, etc.  Par suite de cette dénomination, était venue en Angleterre l'idée que la Sainte pouvait être parficulièrement secourable aux femmes qui voulaient se débarrasser de leurs maris. 

La Revue britannique a consacré quelques détails à cette singulière dévotion anglaise et à la légende primitive.

“Pour moi, je penche à croire que cette couronne, cette barbe, cette robe et cette croix qui ont été prises pour les insignes d'une princesse miraculée, ne sont qu'un détournement de la piété envers le célèbre crucifix de Lucques.  On sait que la dévotion à cette image de Jésus-Christ crucifié était fort répandue au XIIe siècle; si bien que le roi dAngleterre, Guillaume le Roux, jurait volontiers par le saint voult de Lucques. 
“Or, ce fameux crucifix, comme plusieurs autres de ces temps-là, est entièrement vêtu et couronné.  A distance de temps et de lieu, le long vêtement aura fait penser à une femme, et la barbe lui aura valu la qualification de Vierge forte.  Ajoutons que le crucifix de Lucques ayant été chaussé en argent pour obvier à la détérioration que ses pieds pouvaient subir sous les baisers des nombreux pèlerins, cette circonstance nouvelle aura tourné encore à la plus grande gloire de sainte Vilgeforte. 

“On a dit qu'un pauvre ménétrier étant venu jouer un air devant la statue de la Sainte, en avait été récompensé par une de ses riches pantoufles.  Ce prodige, prêté aussi à un pèlerinage de la très-sainte Vierge, a tout l'air d'être né au sanctuaire du santo volio di Lucca, d'où il aura fait son chemin à travers les pays slaves et germaniques”.