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Place de la pulsation rythmique dans le langage                          

Aujourd’hui l’objectif de l’école est d’apprendre aux enfants le plus tôt possible, à lire, écrire et compter. Ce qui peut sembler normal dans une société de l’écrit.
Même si cela entre en contradiction avec ce que nous sommes au quotidien, c’est-à-dire plus dans l’oralité que dans l’écrit, le résultat de ce désaccord ne se fait pas attendre et provoque des perturbations, plus ou moins importantes, avec des enfants qui refusent d’apprendre et autres mal de dos.

Dans le prolongement de mon intérêt pour la musicothérapie active, mes diverses expériences ont naturellement orienté mon travail de musicien intervenant en milieux scolaires en essayant de réintroduire la pulsation rythmique dans le langage.

Sans développer des considérations linguistiques et anthropologique, nous allons aborder dans un premier temps le style oral, ensuite la place de la pulsation rythmique comme mise en mouvement du corps et de la parole,
Nous terminerons avec différentes formes d’expression orale pour un groupe ou individuellement.

C’est par le style oral que tout commence.

C’est celui de l’enfant, c’est là qu’il se trouve dans le geste vivant, sa joie, ses tristesses, ses colères, sa grâce, son silence …
Parmi les premiers chercheurs, au plus près de ces questions, Marcel Jousse dans ses livres « le style oral » et « l’anthropologie du geste », décrit le langage des peuples de tradition orale non séparés du réel, comme un « rejeu » du réel, un reflet du réel.
Il ne nomme pas son travail : « la langue orale », comme il existe « la langue écrite », mais bien « le style oral » parce que le « style » c’est une expression vivante distincte d’une époque à l’autre, d’une personne à l’autre. Celle-ci n’est pas figée sur du papier, mais bien intimement liée aux rythmes vivants, aux rythmes vécus du cosmos et de ses transformations.
Mais surtout on ne comprend que ce que l’on vit entièrement, globalement et avec tout son corps, nous révèle Marcel Jousse.

Que se passe-t-il quand nous sommes envahis d’une grande émotion ? Le corps se met à tressaillir, jusqu’à sautiller ou s’écrouler, c’est selon …

A la naissance du langage André Leroi-Gourhan (Paléontologue, philosophe) nous démontre que « l’une des caractéristiques opératoires de l’humanité, dès ses premiers stades, a été l’application de percussions rythmiques, longuement répétés…à l’origine les techniques de fabrication se place dans une ambiance rythmique, à la fois musculaire, auditive et visuelle, née de la répétition des gestes de chocs… (taper, secouer, frotter, trancher etc.)
Dans cette ambiance la parole va se construire et deviendra un outil pour décrire une situation qui n’est pas présente ; ce sera le geste propositionnel dont nous parle Marcel Jousse. (L’agent agissant sur l’agi)
C’est-à-dire que la perception primordiale du monde est interactionnelle, c’est du mouvement, du rythme, du geste.

Mime… Je ramasse un grain...      je le mets dans ma main
Si on devait se remémorer et transmettre un vol d’oiseau, on ne manquerait pas d’imagination et on passerait par des mouvements engageant tout le corps :  en dépliant les doigts des deux mains, ensuite les poignets, les coudes, les épaules, le torse, les genoux souples, en prenant appui sur le sol, variant les rythmes et les sons soufflés : un oiseau qui s’élève dans les airs, qui plane, qui reprend de l’altitude, à contre vent, qui plonge…

Pour aller à la source de ce qui donne l’impulsion il est important de situer la place et le rôle du bassin, en prenant appui dans le sol, nous le propulsons vers le haut, et sommes à la source de ce qui donne l’impulsion, le reste du corps suit, prolonge, et rebondit dans un laissé faire. 

Je fais le geste de recevoir et ensuite de renvoyer ce que j'ai reçu.
Mettre un accent tonique sur ce que je projette,

Il y a une réception avec les mains qui accompagnent le mouvement du bassin, et un renvoi qui ressemble au signe Celtique. Avec un accent pour recevoir et un accent pour envoyer.

Chanter : Doum Take Doum Tak. N’oubliez pas de respirer de souffler

C’est le mouvement du corps dans sa globalité qui fait balancer les bras.

Dans la gestuelle des différents travaux du quotidien, un geste est toujours habité par une pensée, une représentation de la relation commune, un plaisir partagé.
• Les femmes qui battent le mil avec le bâton projeté en l’air elles vont partager la récolte, la cuisiner, prévoir s'il y aura suffisamment à manger 
• les piroguiers qui remontent le fleuve ; si on veut avancer à contre-courant il faut unir nos forces dans un geste commun.
Et le chant accompagnera toutes les circonstances de la vie, vous savez donc ce qu'il vous reste à faire en faisant le ménage, le jardinage ou la cuisine la vaisselle etc.….
• envoyer un ballon et le recevoir 
• recevoir un coup brutalement et le renvoyer

Si je dois répartir et créer une cohérence c’est par le bassin que je transfert le poids d’une jambe à l’autre, on aura des mouvements utiles à toute une série de fonctions, jusqu’au mouvement dansé.

J’ai vu une fois un enfant d’environ 4 ans qui prenait grand plaisir à se balancer d’une jambe sur l’autre, les bras en parfaite synchronie avec le mouvement des jambes, sa mère eu l’idée de reprendre avec lui et ils se sont accordés en une seule et même danse. Poussez sur les talons.
Ça faisait : Hop Eya et Hop Eya

Le balancement d’avant arrière, de droite et de gauche du haut vers le bas favorise la conscience de la bilatéralité du corps qui offrira une meilleure efficacité à nos gestes, parce qu’elle repartira nos forces et ordonnera le discours jusqu’à des effets jubilatoires :
Comme le font les enfants quand ils jouent et chantent les comptines. Ce qui est une étape incontournable dans l'accès au langage. 
Lentement avec l’idée d’une distribution de droite et de gauche

1 2 3   de bois
4 5 6   de buis
7 8 9   de bœuf

Notre structure corporelle est faite pour rythmer. Pour mémoriser et transmettre ce qu’il perçoit du monde. Et de s’être éloigné des gestes premiers font que nous les recherchons comme un besoin vital, il suffit de voir le public des concert pop, les joueurs de Djembé ou les danseurs d’expression primitive.
Ou bien le contraire une personne qui surinvestit dans un travail purement intellectuel aura plus de difficultés à s'adapter corporellement à des pulsations rythmiques extérieurs.

« En rappelant une pensée de Marcel Jousse mise en exergue sur le site de carmina-carmina ; « nous ne connaissons le monde que par les gestes que nous lui infligeons en recevant les siens, c’est pour ainsi dire une sorte de duel tragique : le monde nous envahit de toute part et nous conquérons le monde par nos gestes ». Cest un point fondamental qui permet la construction progressive de la pulsation rythmique dans le langage. 

A mon sens Il y a autant de pulsation rythmique que d'individus, à chacun de le découvrir. Mais c’est aussi est un des outils pour la réalisation rythmique en groupe, Voici celle des amérindiens.

https://www.youtube.com/watch?v=X9wSEXyoRbw&t=1m49s

Les langues des amérindiens d’Amérique du nord ne sont que la transposition orale de leur geste expressifs inter-actionnellement mimeur dirait Marcel Jousse. 

L’organisation des rencontre intitulé Pow-Wow, à ce sujet je vous invite à lire le texte de Johanna Hoffman : le tambour du Pow-Wow nord-américain, battement du cœur d’un peuple et rythme de sa spiritualité oct. 1997.
Pow Wow vient de la langue Narragansett et a plusieurs signification Chamane, maître, ou rêve vision ou encore rassemblement, conseil
Ils vont regrouper plusieurs tribus parlant des langues différentes mais ayant un fond commun dans la pratique du rituel.

La pulsation jouée sur l’instrument soutien la voix ou la parole, elles se situent entre les temps frappés, ou en complémentarité ou encore en résonance dans un flot continu. Elle est le véhicule dans lequel la parole se laisse porter, le tambour va caler le mouvement, va synchroniser le groupe, il est l’âme du groupe. Ils sont indissociables.

Ces Amérindiens maintiennent la tension avec une extraordinaire vitalité et stabilité, ils avancent dans une expérience extatique qui va favoriser une vision commune.

La pulsation est une chose qu'il est bon de manœuvrer pour se reconnecter avec le vivant, c’est l’appui nécessaire pour échanger, se rassembler. C’est une invitation au jeu, comme vous l’avez vécu dans vos rencontres avec les cultures traditionnelles.

Pour revenir à notre contexte dans la tradition de chant en langue française, le rythme du langage va se trouver partagé entre un rythme libre et un rythme scandé. La pulsation rythmique corporelle et la parole, vont s’inscrire également dans des formes et des codes pour faciliter l’expression orale et la danse.

C’est le rythme et l’intonation de la phrase qui donne la mélodie, ce qu’on appelle le phrasé se constituent avec les notions :  d’intensité, de durée, d’accents toniques, de timbre et de hauteur.

Exemple à partir de chants traditionnels en langue française

En français l’accent tonique se trouve sur la dernière syllabe des mots
Cela peut se déplacer en fonction de l’intonation de la personne qui parle

1 2 3 de bois...   faire exploser le bois, le buis et le boeuf

Et si je danse une ridée à 6 et 8 temps : 

Ah dix heures dans ces verts prés le carême est arrivé,
le carême est arrivé,
Le carême est arrivé nous sommes en pénitence              
jusqu’à la quasimodo faudra les filles attendre

 (Estampie) Les rythmes de ces phrases ne sont pas enfermés dans une mesure, elle n’existait pas à cette époque-là.

Pour un chanteur soliste l'approche est tout autre, c'est l'expérience de sa propre singularité qui va se jouer. Le chant se construit autour (d’un timbre) dont la forme devient « transparente « au profit du geste et du drame qui est conté »    Exemple « La protestante martyrisée »

C’était une jeune fille dans son serment a juré
De n’jamais aller à l’église de n’jamais y aller

Tout le monde s’y rassemble c’est pour lui demander
D’y aller à l’église en grande dévotion

Françoise ma Françoise à l’église allons donc
Comme ces bourgeois de ville en grande dévotion

J’aimerais mieux mille fois mourir - et vouter mes cendres au vent
Que d’aller à l’église de renier mon serment

Ne sachant s’en défaire sa mère elle l’a livrée
Au bourreau de la ville sa mère elle l’a donnée

Ah tiens bourreau voilà ma fille faisant tes volontés
Mène-là à l’église si elle veut y aller

Françoise ma Françoise à l’église faut aller
Allons donc à l’église je vous épouserai

J’aimerai mieux mille fois la mort encore à supporter
Que d’aller à l’église et de vous épouser

Quand elle fut sur l’échelle à trois rollots montée
Elle aperçoit sa mère qui de loin elle pleurait

Ah tiens voilà ma mère qui pleure son enfant,
Après l’avoir livrée regrette amèrement

Quand elle fut sur l’échelle à trois rollots montée
Un pigeon blanc arrive qui du ciel descendait

Ah tiens voilà mon âme qui va au paradis
Jésus Christ est mon frère il est venu m’quérir

Dans les sociétés antiques chaque forme poétique est codée par rapport au mètre. Les formes changent en fonction des situations, ode, éloge, oraison funèbre etc.…

Exemple ; avec des groupes de 3 x 4 syllabes - conter une histoire avec onomatopée

Depuis le bas moyen âge les écrivains de la littérature française ont repris ces procédés. 

L’alexandrin, 2 x 6 ;
« Heureux qui comme Ulysse      a fait un beau voyage »

Les quatrains que vous connaissez si bien. Hepta ou Octo syllabiques

Conclusions

La place de la pulsation rythmique est fondamentale car elle favorise la rencontre vers l’autre, pour que chacun puisse trouver sa place et des repères aux questions qu’il se pose.

C’’est l’un des enseignements qui m’a été transmis dans ma collaboration et mes nombreux échanges avec Jean Loulendo musicien détenteur et messager de la tradition. On se ressemble par nos différences.

Dans les sociétés traditionnelles l'enfant est mis dans un bain culturel où l'apprentissage se fait à travers les proverbes, les chants, les formules rituelles, les onomatopées propre à chaque langue. Elles lui donnent une perception et conception du monde et des relations sociales. Avec des choses expliquées et d'autres non expliquées par lesquelles il développera sa personnalité.

Dans ces suites de gestes qui sont à la fois forme et sens et qui mettent en jeu le corps dans sa globalité, le tout appartient à une chaîne initiatique où c'est à chacun de trouver des réponses aux questions de la vie, à savoir à quoi sommes-nous reliés.
Chaque enfant est accompagné dans sa recherche, dont le but est de favoriser la rencontre.

Frédéric Rassak.